PIERRE REDON, ARTISTE SONORE


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L’EXPERIENCE DES LIEUX

PIERRE REDON ARTISTE SONORE ENVIRONNEMENTAL

miage
Concert pour le film Miage (Photo Pierre Redon)

La marche est un rituel renouant les liens
entre le corps, l’esprit, l’animal, le milieu.


L’EXPERIENCE DES LIEUX

Entretien avec Pierre Redon, artiste environnemental multimedia

Comment est né ton intérêt pour les sons du monde naturel? Comment a-t-il évolué?

Le son est une matière que j’ai appris à travailler. Je ne sais pas pourquoi je me suis tourné vers elle, certainement pour son immatérialité, sa capacité à se déployer dans le temps, d’ouvrir des temporalités proche des êtres, élastiques, une façon de disparaître comme des vibrations envoyées dans l’univers qui participeront malgré elles à l’ordonnancement des choses.

J’ai tout d’abord commencé à traduire le vol des grues, les heures au bords des lacs, les variations de la lumière, les errances dans la forêt, et bien d’autres choses, avec des matières sonores divers : électroniques, instruments acoustiques, matériaux collectés.

pierre redon solo

Une_Oie_extrait sonore

Extrait de Une Oie, album Pierre Redon solo, éditions L’oreille électronique, 2001 (pochette Jean-Pierre Valette).

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C’est l’immédiateté dans la perception du mouvement, du vivant, qui m’a fait me tourner vers les sons de la nature. Inclure ces sons parfois plus figuratifs peut éclaircir cette poésie donnée à entendre, en créant des images qu’on s’approprie plus directement.

Cette approche a bien entendu évolué au fur et à mesure de mes questionnements sur l’idée de paysage et de ce que l’on appelle parfois « le paysage sonore ». Je pratiquais déjà les installations, la photo, le graphisme, la marche et à ce moment-là, cette idée de paysage sonore m’apparaissait comme une bizarrerie, comme si l’on pouvait dire paysage visuel. Il me semblait plutôt que le paysage était un tout et se définissait par un état de conscience d’une relation sensible à l’environnement. Un concept entièrement humain fait de jeux de représentations.

Le son n’étais plus qu’un médium parmi d’autres, permettant de dire certaines choses, mais pas d’autres. Ma pratique s’est alors complètement ouverte dans des installations, des films et bien sûr les Marches sonores.

C’est également à ce moment-là que l’écologie prend sa place dans mon travail, à la fois comme engagement face aux problématiques environnementales, mais surtout comme processus de création se servant des interactions entre les milieux et les espèces dans des mondes réels et imaginaires.

Ta pratique semble marquée par la marche et le territoire.

La marche est un rituel renouant les liens entre le corps, l’esprit, l’animal, le milieu pour sentir l’existence et sa présence au monde. Se déplacer en prenant le temps d’observer, d’écouter, de sentir, renouant avec un mode de déplacement fondamental, en lien avec notre animalité – bien que nous pourrions aussi ramper et grogner. C’est donc un rapport avec les lieux, mais également, si on élargi sa vision, dans la succession de ces lieux, construisant une entité culturelle, géographique, imaginaire ou autres, émerge le territoire.

Dans cette seconde lecture, l’écologie humaine m’a paru un axe essentiel pour, comprendre, dire, et rendre sensible le territoire. La relation de l’espèce humaine avec son milieu, les interactions lui procurant ses conditions de survie par l’exploitation, la gestion du milieu, mais également l’ensemble des projections intellectuelles, idéologiques et sensibles conduisant à des pratiques diversifiées du territoire.

Il existe aujourd’hui un consensus plus large qu’il y a encore quelques mois sur le fait que notre culture occidentale moderne, basée sur la domination des milieux, des êtres, conjuguée au matérialisme, à la société de consommation, nous a conduits dans une impasse environnementale et sociale. Mais il s’agit de dépasser ce constat, de le scruter comme un puit sans fond venant du fond des âges, de le rendre sensible et d’en faire art.

Dans le film Miage, co-écrit et co-réalisé avec Edmond Carrère, nous traitons de l’évolution des relations à la nature et de la crise identitaire dans une vallée alpine dont l’économie agricole a laissé place à l’industrie du tourisme et du ski.

Un marcheur s’échappe de la vallée pour aller sur l’arête des dômes de Miage à 3 600 m d’altitude. J’ai composé une pièce pour orchestres (quatuor à cordes et 3 cors des Alpes) sur la base de l’expérience vécue avec ce marcheur. Il traverse des lieux aux entités géographiques différentes, alpages, glacier, rochers, crêtes, qui m’ont servi pour définir, par analogie, des matériaux sonores : sons de glace, cris des choucas, fracas des avalanches, etc. La structure globale de la pièce est réalisée à partir d’un panoramique des dômes dont les courbes graphiques ont été épurées. Les horaires de la marche servent de support temporel, les sensations corporelles, l’expérience sensible, d’indicateurs pour les dynamiques de jeu.

Il y a la double symbolique du marcheur qui s’échappe de la vallée en mutation, puis une série d’interactions avec les lieux lui permettant de se recentrer et de se dissoudre dans la nature.

Mais l’expérience ne s’arrête pas là. Les musiciens ont fait une première fois une partie de la marche pour prendre connaissance des lieux, puis ils ont joué la pièce sur le glacier partant le matin à 3h, dans la nuit pour arriver sur le lieu de tournage. Au-delà du résultat, ce qui m’intéressait c’était cette expérience des lieux. L’oeuvre se décompose ainsi en une série de déplacement de nous-même, dans la façon de concevoir la musique, dans notre relation au milieu, parfois austère et beau comme la haute montagne.

miage

Extrait de Miage, prod. Les Soeurs Grées & Pyramide Production, 2008-2009.
Photo: répétition pour le concert du film Miage (c) Edmond Carrère.

On retrouve ses problématiques dans les Marches sonores, qui sont arrivées dans mon travail comme la symbiose de toutes les disciplines artistiques que je pratiquais. L’idée était de travailler sur une forme documentaire qui mettait en jeu la marche, la création sonore, la cartographie, en découvrant un territoire. Mettre en connexion des choses sensorielles et un contenu documentaire émis par les baladeurs.

Au Markstein, par exemple, je voulais mettre à jour quelques problèmes environnementaux, mais également donner une nouvelle lecture du territoire à ses propres usagers, d’en faire émerger les modes de construction à travers ses acteurs et le travail documentaire. Puis d’amener une seconde lecture plus large, plus sociologique, plus écologique, dans sa façon de montrer comment chacun met en place des processus dans lesquels il trouve un intérêt – idéologique ou financier – lui permettant de se construire son environnement. Chacun exerce son identité et sa présence au monde à travers ses actes et ses revendications. Ceux-ci peuvent parfois être en totale contradiction pour un observateur externe. Par exemple, le responsable des remontées mécaniques qui, derrière un discours environnementaliste convaincu, se retrouve dans son quotidien, dans sa façon d’exister, dans la culture de son travail, à détruire profondément l’environnement.

C’était également une façon d’ouvrir un débat qui n’existait pas, rassemblant les acteurs du territoire au sein d’un même monde – la Marche sonore –, et de le faire partager au marcheur.

Les sons sont ici utilisé pour replacer le personnage dans son environnement et permettent également de renforcer le propos.

marcheurs

pierre redon
pierre redon


Extrait Jean-Claude Bini, album Marche Sonore au Markstein, édit. Les Soeurs Grées, 2007.
Photo de la Marche sonore au Markstein (c) Pierre Redon.
Pochette / carte du CD Marche sonore au Markstein (Pierre Redon). Pour se procurer le CD, www.metamkine.com.

Quelles sont tes références théoriques dans le domaine de l’écologie sonore?

Parfois, en regardant la tourbière, je repense au disque sur les saisons réalisé avec toy.bizarre (aka Cédric Peyronnet, cf. entretien), où se mêlent des pièces collaboratives et solo. Je suis partagé, je me dis que cette création va densifier, rendre poétique, ma relation aux saisons et celle de ceux qui vont partager l’expérience sonore.

Mais j’ai également le sentiment de pouvoir me plonger en tout instant dans une autre saison que celle que je vis physiquement, rompant ainsi le cycle naturel, vital, qui donne le relief fondamental à notre existence. Peut-être n’aurions-nous jamais du fixer une saison, un paysage, dans des mots, des peintures, des musiques, pour simplement se laisser porter par la poésie naturelle de l’instant, des choses offertes.

pierre redon saisons

Extrait Printemps, album Saisons, édit. Aufabwegen, 2008.
Pochette Pierre Redon. Pour se procurer le CD: http://www.metamkine.com.

Tout ça pour dire que nous sommes une structure, intellectuelle, physique et plus, que l’humanité s’est construite en palimpseste et que malgré tout, nous sommes une constellation de culture, d’expérience, d’animalité, de biologie, de nature. Les références théoriques sont alors des idées et des choses croisées sur le parcours, parfois belles, horribles, ou insignifiantes, et ne ressemblent en aucun cas à des points d’ancrage inaltérables ou pire à des dogmes. Toutes les idées croisées nous éclaircissent et nous brouillent les pistes au même instant.

Voici quand même quelques noms : le père de mon voisin Naïl, Rilke, Vesaas, la brebis éventrée par les corbeaux, John Cage, le clochard asiatique, tous les gens que j’ai pu enregistrer, la centrale de traitement des déchets, Peter Handke, Yona Friedman, les framboisiers, Tarkowsky, Giacometti, les amis, les collaborations, Cédric Deguillaume, Christine Quoiraud, toy.bizarre, Thoreau, Kundera, Edmond Carrère, le jeune fresne, Gecko, Beatson, les 2 chouettes effraies la nuit sur la route, et bien d’autres… Peu importe, une constellation.

Quel type de projet individuel ou collectif exemplaire te vient en tête comme emblème de ce que la création sonore liée au monde naturel peut faire de mieux?

Il y a plein de belles choses, mais aussi beaucoup de conformisme. Il est difficile de se faire violence et de dépasser ce qui nous entoure, nous happe à chaque instant vers autre chose que nous-mêmes.

Comment la Pommerie s’inscrit-elle dans le territoire du plateau de Millevaches?

La Pommerie est un lieu de résidence d’artiste que je co-dirige avec Pomme Boucher. Nous invitons des artistes venant de toutes les disciplines artistiques à réagir en fonction du « territoire ». C’est une sorte de thématique très ouverte car les artistes peuvent très bien se tourner vers la sociologie, les savoir faire locaux, le paysage, l’écologie, l’actualité économique, politique, etc.

Nous produisons donc des pièces que nous diffusons sur place et dans d’autres lieux hors de la région. Nous mettons également en place un programme de diffusion pour maintenir une offre artistique pointue sur ce territoire très rural. La question du public est donc également un axe central.

Mais je vous laisse découvrir tout cela sur le site de la Pommerie.


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A propos Desartsonnants

Promeneur écoutant, paysagiste sonore, spécialiste des arts sonores, concepteur sonore, curator, conférencier
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