Balades audioguidées


Soundwalks, audio walks,

marches d’écoutes et balades sonores…

Texte : Jean-Yves Leloup
Version longue de l’article publié au printemps 2010 dans le magazine Tsugi : Quand la musique fait le trottoir.

L’iPhone constituerait-t-il un nouveau moyen de vivre une expérience artistique ? A l’aide d’audio-guides, de baladeurs MP3, d’un bon vieil iPod ou des tout nouveaux smart phones, des artistes proposent à leur public des parcours urbains entièrement sonorisés, à mi-chemin entre l’art, la fiction et le documentaire.

A Long Black Hair, audio walk de Janet Cardiff, 2004, New York

Imaginez. Vous êtes au fin fond du Bronx, New York, un casque sur les oreilles, et un iPod en main. Entre les écouteurs, c’est Jazzy Jay en personne qui vous guide à la découverte de son quartier et de son histoire. Ce pionnier du Djing, compagnon de route d’Afrika Bambaataa, vous parle de sa belle voix grave et vous fait découvrir les origines du hip hop. Pourtant, on est loin ici d’une visite audio-guidée qui aurait transformé le quartier du Bronx en musée du hip-hop. La bande-son, très créative, ultra mixée, mêle sonorités urbaines, sessions de studio et fragments d’interview de nombreux pionniers qui font revivre le chaos et l’urgence de la culture hip hop, près de 40 ans après sa naissance. « On vous montre aussi le salon de coiffure qui, encore aujourd’hui, reste le point de rendez-vous pour tout le crew de Bambaataa et des plus jeunes gangsters du coin » précise même Stéphane Crasneanscki, maître d’œuvre du collectif new-yorkais Soundwalk. Depuis dix ans, ce français a en effet signé avec son équipe plus d’une quarantaine de parcours urbains sonorisés, réalisés dans différentes métropoles du monde entier, du quartier de Chinatown à celui de Pigalle, en passant par Naples ou Shanghai. « Avec un peu de chance, vous pourrez même y croiser Bambaataa en personne qui vous invitera à un petit tour du quartier dans un 4X4 aux verres fumées et ne manquera pas de vous offrir un énorme cigare de beuh », ajoute malicieusement l’artiste français. « Ne rigolez pas, c’est ce qui est réellement arrivé à un journaliste de libé qui a récemment suivi notre parcours ! ».

Un cinéma nomade
Malgré ce genre de surprises, les bandes-son créées par cet artiste français ont peu de choses à voir avec une sorte de guide touristique trash. Ses parcours, d’inspiration parfois documentaire comme cette balade hip hop, lorgnent plus souvent vers le domaine du cinéma. Après avoir téléchargé un fichier et un plan détaillé, le spectateur-auditeur est en effet invité à suivre un parcours défini, guidé par la voix d’une comédienne, personnage principal d’une fiction mise en scène à travers la vie d’un quartier. Le parcours Pigalle écrit par Crasneanscki et mis en musique par Sir Alice (Spleen ou Fred Avril ont aussi participé à d’autres projets du même type), est ainsi narré par la voix de Lou Doillon, qui mène le spectateur au fil d’une histoire relatant sa dérive sexuelle et sentimentale. La relation quasi intime qui lie le spectateur à la voix qui le dirige à travers les écouteurs, est sans doute pour beaucoup dans l’émotion provoquée par cette forme étrange de cinéma urbain et sonore. Néanmoins, si Crasneanscki et les véritables équipes de production qu’il monte pour chacun de ses projets, s’inscrivent dans une certaine tradition cinématographique, d’autres artistes ont choisi des voies, ou des voix différentes.
L’artiste Christina Kubisch, pionnière du sound art, a imaginé un tout autre type de parcours qu’elle nomme « Electrical Walk ». Equipé d’un casque audio plus complexe et volumineux qu’une paire d’écouteurs iPod, le spectateur est invité à suivre lui aussi un trajet précis à travers la ville, mais dont le tracé suit les nombreuses sources de rayonnement électromagnétiques qui parsèment notre environnement urbain. Lorsque vous vous approchez d’un distributeur de billets, d’un câble électrique, d’un simple néon ou pourquoi pas d’une cage d’ascenseur, vous percevez alors la puissance de ses ondes magnétiques, transcodées à l’intérieur du casque sous la forme d’une musique des plus minimalistes, dont les fréquences et les vrombissements ressemblent à s’y méprendre à une composition d’électronica. Une manière comme une autre pour l’artiste de mettre en relief cet univers d’ondes et de fréquences dans lequel nous sommes immergés, que l’on évoque les villes de Montréal, Birmingham ou Copenhague, où ses déambulations électriques ont été présentées à l’occasion de manifestations d’art contemporain.

Flâneurs urbains, situationnistes et paysagistes sonores
Aussi nouvelles qu’elles puissent paraître, ces expériences ne datent pourtant pas de la récente démocratisation des baladeurs numériques. Il est bien sûr évident que le format MP3, le succès de l’iPod ainsi que cette capacité de sonoriser le moindre de nos parcours urbains et quotidiens, inspirent de plus en plus les artistes. Cependant, l’origine de cette pratique remonte bien au-delà de l’invention du walkman.
Au 19e siècle, c’est Baudelaire notamment dans Spleen de Paris, qui impose cette idée du flâneur, vivant la ville moderne comme un expérience esthétique. Au cours du 20e siècle, les surréalistes, André Breton en tête, reprennent cette idée d’une immersion poétique au sein de l’espace urbain. Quelques années avant 1968, les situationnistes radicalisent cette approche grâce au concept de psychogéographie, une nouvelle forme d’art, et même plutôt d’art de vivre, dans lequel la dérive urbaine, intégrée à la vie quotidienne, constitue un moyen de se dégager des contraintes sociales et de l’aliénation du quotidien.
Cependant, ce sont deux compositeurs canadiens, volontiers penseurs et théoriciens, qui, au début des années 70, vont succéder à ces avant-gardes et y apporter une dimension acoustique. Murray Schafer, théoricien du « paysage sonore » et de l’écologie acoustique, ainsi que Hildegard Westerkamp, insistent à l’époque sur la nécessité de tendre une nouvelle oreille au monde qui nous entoure. La compositrice de musique électro-acoustique crée même à l’époque le concept de « marche d’écoute » ou « soundwalk », dans laquelle l’auditeur se laisse guider par son seul sens de l’ouïe ; une pratique qui aura une influence importante sur ses propres créations comme sur celle de nombreux artistes et musiciens qui la suivront sur cette voie.
Ainsi en 2008, le duo d’artistes composé de Stéphanie Loveless et Brady Marks créé à l’occasion du New Music Festival de Vancouver toute une série de « DIY Soundwalks », « des marches d’écoute à réaliser soi-même », œuvres d’art dont le contenu se résume à une liste d’actions à mener dans l’espace urbain. Ainsi, le « Soundtracing soundwalk » propose au spectateur-flâneur les instructions suivantes : 1, débutez votre marche sonore. 2 : écoutez. 3 : laissez les sons diriger votre itinéraire.  4 : lorsque vous êtes prêt à arrêter, ne le faites pas. 5 : au lieu de cela, chantez-vous une chanson et laissez les sons qui vous entourent faire office d’accompagnement musical.
Quelques années après les expériences de Schafer et Westerkamp, à l’heure du Walkman à K7 de Sony, puis de son immense démocratisation au cours des années 80, peu d’artistes s’emparent véritablement de ce nouveau médium, encore considéré comme un simple gadget de la modernité triomphante des années fluo et new wave. C’est plus tard en 1991 qu’une artiste, Janet Cardiff, canadienne elle aussi mais plus jeune que Westerkamp, imagine ses « audio walks », parcours sonorisés menés en ville, en forêt, dans l’espace du musée ou pourquoi pas dans les jardins de la villa Médicis. L’idée est simple, mais lumineuse. Cardiff écrit de remarquables fictions sonores, inspirées par le cinéma mais souvent teintées d’autobiographie, destinées à être écoutées lors de promenades réalisées par les spectateurs de ses expositions. Le ton intimiste de sa voix, qui guide le flâneur le long du parcours, est mixé avec des sons enregistrés préalablement sur le même trajet, créant chez l’auditeur une étonnante confusion des sens, entre ce qu’il peut percevoir de son environnement, et ce qu’il entend à travers le casque.

Expériences new-yorkaises
Janet Cardiff sera suivi au milieu des années 1990 par les premières expériences que Stephan Crasneanscki mène à New York, dans le quartier du Lower East Side. « Vers la fin des années 1980 et le début des années 1990 », se souvient l’artiste français, « je faisais pas mal d’installations vidéo et j’ai peu à peu découvert la puissance évocatrice du son et du walkman. Je pense notamment à cette vision renouvelée de l’espace urbain, que l’on perçoit lorsque l’on change de musique. Peu à peu je me suis mis à créer de petites fictions sonores où j’amenais des gens chez d’autres personnes. Je demandais ainsi à des amis ou des voisins s’ils pouvaient me laisser l’appartement ouvert, si je pouvais avoir les codes de leur appartement afin d’y faire pénétrer mes visiteurs. C’était à l’époque où j’habitais dans le Lower East Side, quand le quartier craignait vraiment. Donc, je créais des cassettes destinées à emmener des gens dans des endroits un peu obscurs, des clubs un peu SM, des boites cachés, des lieux étranges, ou tout simplement dans des appartements privés. Les visiteurs étaient équipés d’un Walkman, puis cela a été le Mini Disc puis le Discman… Avec ces K7, je demandais aux spectateurs de se coucher dans le lit d’un inconnu, de prendre quelque chose dans le placard, monter sur un toit, marcher en équilibre sur des barrières… Je trouvais ça rigolo, ça se rapprochait d’une action un peu situationniste, où tout à coup je détournais la réalité en créant une bande sonore, et où je réussissais à pousser les gens à faire des choses qu’ils ne feraient jamais en temps normal. C’est ce que le public retient le plus d’ailleurs dans nos Soundwalks actuels. Ils ne retiennent ni l’écriture, ni la beauté de la musique, mais le fait qu’on leur ait donné un code pour rentrer dans un immeuble, ou qu’on les ai poussé à faire telle ou telle chose. C’est toujours l’émotion forte qui prime, ce moment de prise de risque, qui finalement attire les spectateurs ».
« Ce type d’expériences a duré jusqu’à ce que j’obtienne une première vraie commande en 1999 de la part du musée du Lower East Side. L’idée était de raconter l’histoire du quartier à travers une personne. J’ai donc pris ma voisine, une artiste noctambule et performeuse un peu loufoque, qui se travestissait beaucoup, typique des personnages qui habitaient le quartier. Je lui ai simplement demandé de nous raconter sa vie et d’errer avec elle, une heure durant, dans le Lower East Side.  L’idée était d’accéder à la plus grande intimité possible avec elle. Une intimité qui en devienne presque déstabilisante, ou gênante. Avec ce procédé, je me suis rendu compte que l’on arrivait tout de suite à mettre le public en situation. Tout à coup, avec ce format, les gens se retrouvaient dans l’action, non pas comme un observateur passif et contemplatif, mais comme l’acteur d’une situation. Si je me référais bien sûr aux situationnistes, il n’y avait pas chez moi la même dimension politique ou philosophique. Ce qui m’intéressait plus, c’était le côté ludique et jeu de rôle. Et puis aussi le fait de jouer avec l’économie sonore du cinéma et de la Voice over à l’américaine, revisiter les codes du cinéma en quelque sorte ».

Parcours Sound Drop organisé à Paris, à proximité du Palais de Tokyo

Réactiver la ville
Dans une veine proche des expériences pionnières de Stephan Crasneanscki, de nombreux artistes actuels cherchent ainsi à nous faire découvrir la ville sous un nouvel angle. C’est la raison pour laquelle ils choisissent souvent des quartiers délaissés, loin des guides touristiques et des centres-villes historiques. Dans ce domaine, les parisiens du collectif MU ont parfaitement réussi grâce à leur projet Sound Drop à faire découvrir ou redécouvrir la Goutte d’or à de nombreux parisiens, pour qui ce quartier était doté jusqu’ici d’une réputation épouvantable. Vincent Voillat, directeur artistique du collectif, insiste d’ailleurs avec vigueur sur « cette volonté de réactiver ou d’activer des zones en mutation, des espaces de passage ou de transit, dans lesquels les gens viennent peu, ou s’arrêtent peu ». Equipé d’un audio-guide et une nouvelle fois d’un plan nous guidant précisément entre les rues d’Oran et Stephenson, Sound Drop propose ainsi à ses auditeurs un parcours sonorisé par différents artistes venus de la musique électronique, expérimentale ou de l’univers du sound art. A chacune des rues, des places ou des hauts lieux du quartier, correspond une nouvelle pièce sonore, composé spécifiquement pour cette étape. Les œuvres sont souvent tellement réussies qu’elles semblent projeter sur les murs de Barbès des fragments de fiction, ou faire revivre, au fil du macadam, des souvenirs enfouis au fil des années. « Dans le genre, une des œuvres les plus intéressantes est sans doute celle de Serge Le Squer » confie Olivier Le Gal, producteur de l’évènement pour le collectif. « Il a composé sa pièce lors d’une résidence, en captant grâce à un scanner, les fréquences inaudibles et invisibles du quartier, notamment celle de la police. C’est une pièce symbolique, qui produit tout à fait le décalage que l’on cherche à mettre en place avec ce projet ». Autre artiste, Gaëlle Segalen, ancienne ingénieure du son venue du cinéma, s’est amusée pour ce projet à remixer les vantardises et les élucubrations des sapeurs du quartier (dandys d’origine africaine au look stylisé). Et quant à l’électro rugueuse et métallique de Goran Vejvoda (que certains connaissent pour les B.O qu’il a composé pour Enki Bilal), sa musique s’adapte à merveille au trajet durant lequel elle doit être écoutée, lors de la traversée d’un pont surplombant des voies de chemin de fer. « Ce qui m’a le plus étonné dans l’ensemble de ces travaux » ajoute Olivier Le Gal, « ce sont les effets de cross fade, de mix, de rencontre, de croisement, entre la réalité et le son diffusé dans les casques ». Il y a en effet quelque chose de touchant à entendre, par exemple à la tombée de la nuit, des bribes de conversations enregistrées au même endroit, quelques jours ou quelques mois avant, dans la frénésie du jour . C’est comme si, dans ce genre de projet, la musique et l’art sonore convoquaient les fantômes du quotidien ou mieux, parvenaient à matérialiser entre nos oreilles, et sous nos yeux, toute l’intimité d’un quartier.

Joachim Montessuis, artiste sonore participant au parcours Sound Drop, dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris

En quelque sorte, c’est comme si ces artistes, tout en s’inspirant des nouveaux modes de consommation de la culture, avait trouvé ici un nouvel espace d’expression, loin du cadre des galeries, des musées ou des traditionnelles salles de concert. Les rues de nos villes se transforment parfois désormais en une vaste salle de cinéma, à l’intérieur de laquelle les musiciens comme les plasticiens peuvent y projeter leur imaginaire. Cela étant, les espaces naturels sont aussi propices à ce genre d’expérience. Le compositeur Pierre Redon a par exemple créé le concept de « marches sonores », organisées au sein de vastes étendues naturelles comme le plateau de Millevaches en Limousin ou le Markstein dans les Vosges. Au cours d’une longue randonnée, le spectateur est invité à différentes haltes pendant lesquelles il branche son baladeur afin d’apprécier le travail du français, qui mélange compositions instrumentales, bricolages sonores et propos volontiers écologiques sur l’environnement et le paysage qui s’offre à nos yeux de randonneur.

Pour les prochaines vacances, plutôt que de choisir entre mer, montagne ou
campagne, préférez donc une destinations sonorisée.

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A propos Desartsonnants

Promeneur écoutant, paysagiste sonore, spécialiste des arts sonores, concepteur sonore, curator, conférencier
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2 commentaires pour Balades audioguidées

  1. Syntone dit :

    Cf. mes commentaires sur l’article original.

  2. Ping : Pratiquer la ville, pour une technologie de la dérive » OWNI, News, Augmented

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