LECTURE : « UNE HISTOIRE DE LA MODERNITÉ SONORE »


« Une histoire de la modernité sonore » de Jonathan Sterne

Une histoire de la modernité sonoreComment en est-on venu à fixer une oreille humaine à ce moment, en ce lieu, de cette façon?

Quel est l’objectif de Graham Bell lorsqu’il adapte, en 1874, le phonautographe de Edouard-Léon Scott de Martinville et y adjoint une oreille humaine récupérée sur un cadavre? Transcrire le son. Lui donner forme écrite. Reprenant le flambeau paternel d’aide aux sourds-muets (sa mère était sourde), il espère faciliter l’accès à la parole des sourds en leur permettant de visualiser leur production de parole. En comparant les sons qu’il émettait à ceux qui avaient été tracé par un locuteur « normal », le sourd pouvait ainsi affiner, par le regard, la lecture, ce que sa voix émettait. L’ancêtre du téléphone était une machine productrice d’écrit!

L’histoire de la reproduction sonore est celle de la transformation du corps humain comme objet de savoirs et de pratiques.

En implacable archéologue des techniques, Jonathan Sterne démonte d’abord, et cela par la seule exposition imparable de leur histoire, les préjugés dont sont gonflés tous nos outils. Ainsi, si le « téléphone » est d’abord pensé comme machine à écrire du son, il l’est aussi car se basant sur son effet, non sa cause. Car c’est bien l’oreille, non la bouche, qui servira de base technique aux premiers développements de la modernité sonore. Les inventeurs – hormis quelques-uns vite oubliés – vont rapidement focaliser leurs recherches sur l’effet du son (et donc le tympan), non sur sa cause (la cavité bucale).

Telles sont les techniques d’écoute : des manière sociales de traiter les corps.

En nous rappelant que notre rapport au son est tympanique et que ce rapport a une histoire, Jonathan Sterne nous rappelle que tout outil est d’abord la concrétisation d’un rapport au corps. Rapport au corps que l’outil lui-même modifie, certes, mais qui est, avant tout, produit d’une pensée, non d’une technologie.

Tout téléphone qui sonne abrite un fantôme.

La technologie n’est souvent aujourd’hui envisagée que dans des rapports déterministes. Et les questions qui en découlent et que tous, techniciens, philosophes, politiques, historiens, seraient amenés à résoudre sont placées sous le signe du fatal, de l’imposé d’office : « quels changements vont imposer sur nos modes de lecture les nouveaux modes numériques de diffusion médiatique? », « comment le télé-travail redéfinit-il les rapports sociaux? ». Chaque fois, ce sont les marques que laisseraient fatalement les technologies sur les corps qui imposent les questions. En détaillant les pensées, les paradigmes, les rapports au corps (le cas du stéthoscope est révélateur) qui pèsent sur les techniques, Jonathan Sterne, sans bien entendu nier l’influence de la technologie sur les corps, la sépare de la grille d’analyse qu’y appose à priori une époque inféodée au tout-technologique. Dire que la technologie marque un corps est en soi un paradigme.

Un téléphone est insignifiant à moins d’un système qui l’englobe.

Et notre discours sur ce système fait partie lui-même de ce système. Et, à défaut de s’en rendre compte, tout analyste s’interdit de facto d’en percevoir les enjeux. En replaçant scientifiquement l’homme et son corps au centre de l’expérience technologique, en dépouillant cette dernière de ses oripeaux déistes, Jonathan Sterne rend à l’homme la place qu’il ne doit cesser d’occuper dans sa propre existence : celle d’un acteur…

Peut-être le passé n’est-il fait que de traces et le futur d’espoirs et de peurs, mais nous vivons, dans le présent, parmi ces traces, ces espoirs et ces preuves. Nous les utilisons pour bâtir et préserver le monde. La philosophie n’a d’autre vertu que de rajeunir la vie.

Jonathan Sterne, Une histoire de la modernité sonore, La Découverte & La Rue Musicale, 2015, trad. Maxime Boidy.

De Librairie Ptyx

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A propos Desartsonnants

Promeneur écoutant, paysagiste sonore, spécialiste des arts sonores, concepteur sonore, curator, conférencier
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