ENCORE DU (PRESQUE) SILENCE


PAYSAGES SONORES PARTAGÉS ET ARTS SONORE, ENCORE DU SILENCE (HABITÉ)

Quelques temps après avoir terminé la lecture de l’Histoire du silence de la Renaissance à nos jours », d’Alain Corbin, que je recommande toujours vivement,  j’avais envie de commettre un nouveau billet autour du silence, et sans doute ce que j’appelle, notamment dans le paysage sonore, du silence habité.
Puis, au regard de la création sonore contemporaine, en cherche des résonances du silences et ce dans différentes média, esthétiques, époques…

Revenons pour l’instant à l’ouvrage d’Alain Corbin, que l’on qualifie souvent d’historien du sensible, notamment après la parution de « Le miasme et le jasmin » et « Les cloches de la terre », deux ouvrages qui convoquent respectivement notre nez et nos oreilles.
Ici, avec l’histoire du silence, l’auteur se place dans une posture fortement spirituelle. Des rites, des cérémonies, des lieux, des ordres, des religions… Le silence est multiple, entre cérémonial et lois.
Silence profond, indissociable du son voire du bruit, présent dans toute société, recherché ou fuit, plus ou moins « fort », parfois instrumentalisé, le silence se glisse partout, pour moult raisons, objectifs. La religion, la philosophie, les arts, la loi, certaines professions, et tant d’autres facteurs sociaux utilisent, prônent, subissent ou magnifient le, ou plutôt les silences multiples.
Silences pour méditer, adorer, communiquer, taire, transcender, ignorer, se protéger, ou protéger, écouter, fuir, haïr, apaiser, punir, contempler, partager, obéir, s’isoler, communier…
Silences individuels ou collectifs.
Silences imposés, acceptés, préconisés.
Silences profonds, ou presque, habités (les plus courants), silence de mort…
Faire faire silence, faire vœux de silence,  réduire au silence, garder le silence, l’observer…

A chacun son silence, à chaque instant, dans chaque lieu, dans chaque circonstance, nous fabriquons quantité de silence(s), mais certaines fois sans doute pas assez…

Certains lieux/paysages sont emblématiques, telles les zones de silence du désert de la Grande Chartreuse, emblématique d’un ordre monacal dans un paysage propice à l’isolement, la sérénité, la quiétude…

Le silence est aussi, au-delà d’un objet métaphysique, social, spirituel, politique, philosophique, social, un objet esthétique, sujet à créations, interprétations. Nombre d’artistes lui ont tendu l’oreille, l’on scruté, en ont chercher les contours, des images et modes de représentation…

En voici quelques uns, piochés  au hasard, ou au coup de cœur, sans idée aucune d’exhaustivité, ni de hiérarchisation…

Commençons par l’un des plus illustres représentant su son/silence, John Cage. On ne peut bien sûr échapper à LA grande référence, œuvre mythique, provocatrice, jusqueboutiste, j’ai cité 4’33’’ (de silence). Or cette extension textuelle qui lui est souvent accolée est en fait un contresens. Plutôt NO SILENCE comme dirait Cage. Plutôt une œuvre d’écoute qui nous permet d’entrer de plein-pied dans l’univers des sons. Et pour peu, comme le suggérait Cage, qu’on laisse ouverte les portes de la salle de concert…
Max Neuhaus, poussera le bouchon un peu plus loin, à la suite de son maître, pour aller marcher « dans les sons », dans ces Listen neworkais. Au lieu de laisser rentrer la musique des bruits, nous irons chercher, en silence, en marchant, ladite musique des bruits, des lieux, l’espace comme interprète et salle de concert tout à la fois. Le soundwalking est né.
Pratiquant presque au quotidien cette activité, lors de mes PAS-Parcours Audio Sensible, nous faisons silence, nous observons le silence, pour mieux écouter, pour mieux s’entendre, en reprenant ici l’approche humaniste que décrit Alain Corbin dans son livre.
Pour la petite histoire, lorsque j’ai mené des ateliers autour du soundwalking et de l’écologie sonore au Québec, un article de presse présentait mes déambulations comme des « marches silencieuses », ce que je trouvais alors assez pertinent.
d’autre part, il y a peu, à Sète, l’artiste Max Horde me qualifiait lors d’une conversation, de musicien du silence, ce qui, venant de sa part, me touchait beaucoup.
Mais revenons à John Cage. Ce dernier a également commis un ouvrage regroupant des textes de réflexions, sous le titre de Silence. Il n’est d’ailleurs pas certain que ce soit lui-même qui ai décidé de ce titre.
Or une fois de plus, nous sommes dans un silence vibrant de mille bruits, ceux qu’il aimait tant.
Par exemple, le célèbre texte-performance Nothing, traduite en français dans ce même ouvrage par « Conférence sur rien », est extrêmement disert, bavard même, presque à l’opposé du silence. Mais John Cage n’en est pas à un paradoxe près, ce qui du reste fit avancer ses recherches sur moult chemins inouïs à l’époque, nonobstant quelques concepts silencieux, ou presque.

Silence feutré.  Autre artiste conceptuel justement, écologiste social, humaniste, pacifiste, vous aurez peut-être identifier Joseph Heinrich Beuys, dont la puissance de son « œuvre totale » m’a maint fois ému, voire bouleversé.
Beuys est assez naturellement associé au silence par ses célèbres installations mettant en scène un piano emmitouflé d’un feutre, portant une croix-rouge, et parfois placé dans un espace, une pièce capitonnée de ce même feutre. Piano muselé, étouffé, ou protégé, à chacun de voir, et d’entendre. Le feutre est d’ailleurs une matière symbolique chez l’artiste qui s’en fera recouvrir, avant que d’être transporté à une galerie américaine par ambulance, refusant ainsi de mettre un pied dans un pays en guerre contre le Vietnam. Feutre qui lui sauve également la vie, avec des Tatares qui l’ont nourri de miel, enduit de graisse et recouvert de feutre pour le soigner, après qu’il se soit écrasé avec son avion de chasse durant la guerre de Crimée. Feutres qui insonorisent, qui étouffent, qui protègent qui renforcent le silence.

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Et cette énigmatique œuvre de Beuys « Das Schweigen (The Silence), 1973. », un clin d’œil justement à John Cage et à 4’33’’. Beuys, jongle entre silence et bruits, dans ses happenings où, comme tout fluxuciens qui se respecte, il détruira violemment des pianos, que d’autre part il protégera, ou fera taire, selon…

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Das Schweigen (The Silence), 1973

Pour rester dans l’art visuel, une des œuvres que je ressent comme une des plus violemment silencieuse est certainement le célèbre cri d’Édouard Munch, qui me semble figé dans une éternité d’une émission inaudible, tourmentée à l’extrême par une sorte de silence assourdissant. Cet oxymore d’Albert Camus prend ici tout son sens.

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Autre manipulateur de silence, et de bleu…. Yves Klein. En pendant à ses monochromes, Klein expérimente également des Monoton, moins célèbres que leurs versants picturaux. L’équivalent au niveau sonore, ou musical, mais qui aboutirait à un silence – présence audible.
Le silence semble décidément convoquer l’oxymore.
Il s’en explique :
« Pendant cette période de condensation, je crée vers 1947-1948 une symphonie « Monoton » dont le thème est ce que je voulais que soit ma vie. Cette symphonie d’une durée de quarante minutes (mais cela n’a pas d’importance, on va voir pourquoi) est constituée d’un seul et unique « son » continu, étiré, privé de son attaque et de sa fin, ce qui crée une sensation de vertige, d’aspiration de la sensibilité hors du temps. Cette symphonie n’existe donc pas tout en étant là, sortant de la phénoménologie du temps, parce qu’elle n’est jamais née ni morte, après existence, cependant, dans le monde de nos possibilités de perception conscientes : c’est du silence – présence audible. »

Symphonie Monoton Silence, Yves Klein. Deux mouvements, un accord tenu pendant 20 minutes suivi d’un silence de 20 minutes

 

Dans le domaine de la sculpture, j’ai été très impressionné par la rencontre in situ des Veilleurs silencieux de Christian Lapie. Le « Silence des lauzes » est constitué plusieurs groupes de sculptures noires, imposantes, un brin majestueuses, regardant sans mot dire les superbes paysages sur le sentier artistique des Lauzes, dans le parc Régional Naturel des Monts d’Ardèche. Une communion de formes, de paysages qui, pour moi en tout cas, me pousse à une écoute et un regard respectueux des lieux

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Ces sculptures dialoguent véritablement avec l’espace, les sites, encore un contresens, ou contrepoint, selon le statut que l’on donnera ici au silence.

Et puisque nous somme dans ce sentier, citons également les Oto Date d’Akio Suzuki, simples marques/empreintes de pas posées au sol, orientant la vue et l’écoute vers de larges panoramas sonores, sans mots dire, sans autre consigne que cette invitation à ouïr…

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Oto Date – akio Susuki, Sentier des Lauze (test de Desartsonnants)

Et toujours sur ce même site, le Belvédère des lichens de Gilles Clément, encore une porte – plateforme paisible, sereine, fragment de jardin planétaire, dominant un site où le paysage est au centre du regard, de la pensée, de l’écoute aussi… Et  toujours ces silences habités d’insectes, de cigales et de vents…

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Belvédère des lichen – Gilles Clément Sentier des Lauzes

Un couple d’artistes mythique, John Lenon et Yoko Ono. Eux aussi firent silence, deux minutes, moins que Cage. Ils le filmèrent, et l’enregistrèrent même sur l’album « Unfinished Music No.2: Life With The Lions ».

https://www.youtube.com/watch?v=sTQ7bmfAkNA

Ce pesant silence a été une sorte de catharsis après une difficile période de shoot, de désintoxication, d’ennuis judiciaires dus à la possession de marijuana, et d’une fausse couche de Yoko Ono.
Une douleur muette, silencieuse, une forme d’expiation lugubre et nostalgique. Le silence n’est pas toujours signe de quiétude, tant s’en faut.

Autre personnage, autre silence. Baudouin Oosterlinck est un artiste belge qui travaille depuis longtemps sur de très beaux objets d’écoutes, prothèses auditives. C’est ancien professeur de gymnastique est aussi à la recherche de silence. Au fil de milliers de kilomètres, entre autre dans les Alpes françaises, il déniche des lieux haut perchés, échappant à la rumeur des vallées, sommets en creux, abrités du vent, sans végétation et sans eau. Bref à l’abri de tout ce qui pourrait faire… du bruit. Des typologies de silences. Et si possible en dehors des couloirs aériens…
Il note, répertorie, croque, emmagasine ces paysages. Il en fait des carnets de notes,; et une très belle exposition que j’ai pu apprécier à Mons, lors du Festival City Sonic 2012, de mémoire.

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copyright © Baudouin Oosterlynck 2002

Qualités du silences de Baudouin OOsterlynck

Et puis Maurice Lemaître, artiste libertaire, lettrisme, poète,cinéaste, plasticien, qui produit une œuvre performance »Le cri du silence »(aphonistique, les bouches sont ouvertes mais aucun son ne sort).

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Et puis tant d’autres, qui ne firent, ou ne font pas de bruit, ou bien grand bruit, sans vraiment taire le silence.

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A propos Desartsonnants

Promeneur écoutant, paysagiste sonore, spécialiste des arts sonores, concepteur sonore, curator, conférencier
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