Publication « Les arts sonores » Alexandre Castant


artssonores

Voici donc un nouveau venu dans le domaine des livres consacrés aux arts sonores, s’intitulant tout simplement « Les arts sonores ». Le sujet est donc d’emblée clairement annoncé.
Cette publication est issue d’un partenariat franco-belges, avec Transcultures, Centre interdisciplinaire pour les cultures numériques et sonores, basé à Charleroi, sous la houlette son fondateur et directeur Philippe Franck, infatigable défenseur et promoteur de la création audio sous toutes ses coutures, le label Transonic, et l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Bourges. Laquelle a d’ailleurs collaboré depuis plusieurs années avec Transcultures, notamment dans le cadre du festival City Sonic.
L’auteur, Alexandre Castant, dirigeant notamment l’Atelier sonore d’esthétique à l’ENSA de Bourges, n’en est pas à son coup d’essai en matière de publication autour des arts sonores, avec entre autre l’écriture d’un précédent ouvrage « Planètes sonores (radiophonie, arts, cinéma ) »

L’ouvrage porte comme sous-titre Son & Arts contemporains, ce qui laisse présager que la mixité et l’hybridation des champs artistiques convoqués sera mise en avant. Cela ne surprendra pas du reste, les lecteurs connaissant un tant soit peu ces domaines parfois complexes à cerner, ou à faire rentrer dans des cases trop rigides.
Dans sa présentation, la publication se positionne « Entre introduction et panorama des pratiques sonores dans l’art contemporain ». Le terme d’introduction nous invite donc à une forme de préambule, de discussion qui nous introduirait, nous conduirait, sans doute nous guiderait dans le sujet, s’adressant ainsi aux plus novices, comme sans doute aux plus experts en la matière (sonore). Quand au panorama, il nous convoque à visiter « une vaste étendue vue d’une hauteur » dixit les dictionnaires, donc avec un certain recul, mais nous amène aussi à une vue d’ensemble sur des idées (actions) d’un champ esthétique. En grec, le panorama est une forme de spectacle, sans doute sera t-il ici plus auriculaire que visuel, quoique …
Donc, via une introduction, qui pourrait présager d’autres développements à venir, et dans une vue d’ensemble, plongeons nous dans cet ouvrage.

La question de l’art sonore est d’emblée (re)posée, dans ses multiples définitions et acceptions possibles, et sans doute d’autres encore restent t-elles à creuser. Art(s) sonore(s) ? Art(s) de l’écoute, des écoutes ? Dispositifs audiovisuels, images sonores, œuvres sonores ? L’affaire est complexe, ouvrant sur moult pratiques où le son serait prédominant, mais pas forcément unique (média), selon Philippe Franck.
Qu’ont en commun Cage, Beuys, Chopin (Henri), les Fluxus Laurie Anderson, Paul Panhuysen, Christina Kubisch… Si ce n’est d’avoir remis en question – en cause ? – le statut du sonore, d’un sonore conceptuel, au sens large du terme, esthétique et social, hors ou en marge de la musique. Posture questionnant en même tant le statut, ou le positionnement de l’écoutant specta(c)teur auditeur.

A partir de là, Alexandre Castant va organiser son approche par thématiques, croisements ou rapprochements, non pas sur des champs esthétiques ou factuels très fermés, mais au contraire sur des panoramas ouverts, où écoute, machines, images, détournements, société… tisseront une trame. Ce plan nous mènera au sein d’un art contemporain se nourrissant d’un monde sonore à la limite du saisissable, ou le nourrissant.

Dans la première partie, se sont les relations sons/images qui sont questionnées. Mais des images « élargies ». Des images photo/phonographiques – je vois/j’entends, et vice et versa, cinématographiques, des images picturales – je représente le paysage sonore, le son-même, ou le geste qui le produit, sa source, la trace, le mouvement, des partitions guides, des images mentales – cinéma pour l’oreille… C’est à la fois une histoire de croisements, de correspondances – la synesthésie – de représentations croisées, hybridées… Car nous sommes bien à la base, des être pluri sensoriels, évoluant esthétiquement et socialement dans des territoires hétérotopiques, disait Michel Foucault.

Sont ensuite abordés, via un mot-valise les notions de détourner, détourer – détour(n)er la musique. Partir de la musique pour aller ailleurs, tout en la détourant, façon retouche d’images. Une révolution, des évolutions, une façon de sortir des sentiers battus, voire rebattus ? On trouve ici des  (r)évolutionnaires  qui ont fait un brin « dérailler » la musique, ou lui ont fait emprunter des chemins de traverse – entre le déraillement et la traverse, nous restons dans une métaphore ferroviaire, chère à Steve Reich, entre autres. De Russolo à Cage et tant d’autres, ou bien encore via la création et l’usage de nouveaux instrumentariums – au départ ensembles d’instruments utilisés pour une œuvre – et surtout maintenant lutherie expérimentale, de l’influence des post rocks, des rapports sons images encore, sons matières, nos oreilles sont plongées dans une histoire plus que jamais en marche. Cet ouvrage nous le montre à longueurs d’exemples sciemment choisis.

Alexandre Castant pose également le sujet du fictionnel, notamment grâce à la création radiophonique. Média du hors-champs, écran qui serait plus large que celui du cinéma, dixit Orson Wells, la radio offre et se prête à de nombreux récits auriculaires. Hörspiel, Ateliers de création, festivals, poésie sonore, ces modes d’écritures très riches et variés, font que la radio ouvre d’immenses champs de f(r)iction, ou de réels racontés façon Parenthoën, Mortley, Salabert… La radio et/ou ses extensions hors « appareils » de diffusion, s’installe, se décline, devient objet performatif, objet d’écritures multiples, et sans doute objet fascinant dans la diversité et les ramifications de ses possibles. Vous aurez sans doute compris que, comme Alexandre Castant, j’aime et défends ce média – espace de création.

Quittant les ondes, nous appréhendons avec l’auteur, d’autres relations. Celles du corps, de l’espace, et particulièrement de l’espace sonore. Tout d’abord la voix, parlée, chantée, improvisée, la voix du corps, la voix dans l’espace, le corps créant ses propres espaces sonores. De la poésie torturée de Chopin au souffle de Pierre Henry en passant par les ré-injections feedbackiennes d’Alvin Lucier, et de nombreuses performances ou installations spatialisées la voix s’incarne dans différents lieux plus ou moins matériels. Des sculptures sonores aux nombreuses marches ou parcours sonores – soundwalks – que je creuse régulièrement des pieds et des oreilles – le paysage sonore et le field recording placent également le corps écoutant/agissant dans des espaces movants, au centre de l’écoute exactement, ou presque. Ce que nos amis anglophones appellent des Sweet Spots équivalents à nos Points d’ouïe. Jusqu’à infiltrer les espaces invisibles, ou presque, dans le sillage d’ondes électromagnétiques révélées par Christina Kubisch ou se trouver dans la peau d’un promeneur écoutant, dans une posture acoulogique, façon Michel Chion.

Par delà et par le corps-même, l’individu, le citoyen, la manipulation de médias, jusqu’à la fabrique d’armes soniques, le son est aussi éminemment sociétal. Il exprime, transcrit et véhicule des idées, voire sert une propagande politique, se montre et s’affirme dans la rue, à grand renfort d’enceintes autonomes bluetooth, parle d’écologie… De l’art des bruits russolien à la guitare trainée de Marclay, illustration métaphorique d’un racisme violent, mais aussi via des mouvements liés à l’écologie sonore, les sons montrent, accusent, dénoncent, plaident, rêvent aussi, à une société plus belle, à écouter comme à vivre.

La machine aura son mot à dire. De l’objet mécanique (Russolo, Rémus, Berthet..) au synthétiseurs analogique ou hi-tech, de l’électricité motrice, productrice, amplificatrice, à l’utopie sociale, il n’y a qu’un pas. Dompter les sons, les fabriquer presque ex nihilo, les installer, « l’époque moderne », amènera son lot de chamboulements, d’objets sonores, soniques, sonifiants… Sans parler de tous ces modes de diffusion, des premiers Gramophones aux Walkmans, du disque de cire à la bande magnétique vers la dématérialisation des sources, la machinerie sonore ne cesse de se régénérer, de bousculer ses propres tuyaux. Objets, machines et journal sonore, l’utopie à portée d’oreille – non lieu sonore – reste t-elle (même en partie) possible ?

Se posera alors la questions de l’immatérialité de la chose sonore. Immatérialité parfois faite de silence (Cage),voire du vide – absence sonore ou solitude (Pierre Henry)  –  ou des vertiges de l’infini, philosophiques – un son que ne cesserait pas, ou qui s’étirerait dans de longs développements (Klein, Radigue).
Se repose ici encore la dématérialisation grandissante des supports sonores. La diversités des réseaux, des serveurs, des clouds, qui font qu’un son se dissémine d’autant plus facilement dans l’espace-temps qu’il est en quelque sorte désincarné, sorti de son antique coquille cassette ou disque. Il bondit ici et là, se fixant parfois le temps d’une installation, au risque de disparaître à force de migrations. Alvin Lucier laissait déjà entrevoir son auto-effacement, une disparition programmée par des couches de boucles qui en effaçaient le message, puis la texture, jusqu’au presque silence. Mais ne soyons pas trop pessimistes, Alexandre Castant nous montre que le monde sonore à encore de la ressource pour renaitre sans cesse de ses propres silences, errances, sous de nouvelles formes toujours en chantier.

L’ouvrage propose également une riche bibliographie et sitographie. En attendant une potentielle suite, je vous recommande cette magistrale introduction, et ouvrage manifeste, livre-panorama.

Gilles Malatray, le 21 Mars 2018

 

Le livre est diffusé par Transonic et par La Box – Galerie de l’École nationale supérieure d’art de Bourges.

Le commander en ligne : https://transonic-records.bandcamp.com/merch/les-arts-sonores-son-art-contemporain-livre-alexandre-castant

 

 

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A propos Desartsonnants

Promeneur écoutant, paysagiste sonore, spécialiste des arts sonores, concepteur sonore, curator, conférencier
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Un commentaire pour Publication « Les arts sonores » Alexandre Castant

  1. Philippe Franck dit :

    Magistrale chronique Merciiiiii Cher gilles bien sonnant Amities ici à un jour de l’ouverture transnumériques 6eme cette fois à Louvain la neuve !

    Envoyé de mon iPhone

    >

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