L’art des bruits


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L’art des bruits, ou les bruits de l’art

Peut-on faire de l’art avec des bruits ?

Bruits de l’art, l’air des bruits…

Peut-on ériger le bruit, ou certains bruits, vers un statut d’œuvre artistique, tout au moins de composants participant à l’écriture esthétique ?

Ou bien maîtriser un art de la construction bruitiste, comme un  artisan bricoleur  qui aurait le don, ou cultiverait la pratique de l’agencement de sons, certain triviaux, non musicaux, y compris ceux considérés (à tord ?) comme laids?

Il fut un temps, en 1913 où, sous un courant de pensée et d’actions futuristes, les bruits se manifestèrent, ou plutôt firent manifeste.

L’artiste italien Luigi Russolo avait une profonde admiration des machines, de la vitesse, des nouvelles industries.

Il le manifesta donc par un écrit qui reste encore une forme de provocation questionnante.

Il s’agit bien de l’Art des bruits.

Un manifeste est un pavé dans la mare, qui éclabousse alentours, ici notamment la vision musicienne, le statut de l’orchestre, de l’interprète, du compositeur.

Pourquoi les sons de la ville ne seraient pas instruments, ne constitueraient pas un orchestre, une réserve de matériaux sonores à utiliser, délaissant, voire supplantant définitivement cordes et cuivres, percussions et flutes à bec.

… Traversons ensemble une grande capitale moderne, les oreilles plus attentives que les yeux, et nous varierons les plaisirs de notre sensibilité en distinguant les glouglous d’eau, d’air et de gaz dans des tuyaux métalliques, les borborygmes et les râles des moteurs qui respirent avec une animalité indiscutable, la palpitation des soupapes, le va-et-vient des pistons, les cris stridents des scies mécaniques, les bonds sonores des tramways sur les rails, le claquement des fouets, le clapotement des drapeaux. Nous nous amuserons à orchestrer idéalement les portes à coulisses des magasins, le brouhaha des foules, les tintamarres différents des gares, des forges, des filatures, des imprimeries, des usines électriques et des chemins de fer souterrains. Il ne faut pas oublier les bruits absolument nouveaux de la guerre moderne… « Arte dei Rumori »

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Dès le début du siècle, se construisaient en Italie des machines bruitistes, avec des manivelles, ressorts et objets frappeurs, racleurs…

Les Intonarumori , bruiteurs, questionnent toujours.

Auparavant, Eric Satie avait déjà commis des musiques d’ameublement, qui couvriraient certains sons indésirables, comme une nappe, un habillage.

Le statut de la musique était déjà un brin écorné par un trublion libre penseur, et compositeur de surcroit.

L’acousticien Russe Arseny Avraamov dirigera du haut d’un immeuble un orchestre de sirènes et autres hurleurs bruiteurs urbains. Il traitait Sébastien Bach de « grand criminel devant l’histoire » et qui préconisait de brûler tous les pianos, se met en place la Symphonie des Sirènes.

Raymond Murray Schafer, père du « Paysage sonore et de l’écologie sonore, enregistrera des symphonies portuaires, qui se développeront, via un geste compositionnel,  dans d’autres lieux.

John Cage,  fera du bruit une sorte de vedette, en instaurant 4’33 » minutes de silence « orchestrées » qui lui laisseront de la place pour, paradoxalement, se faire entendre.

Par la suite, un chercheur théoricien, Pierre Schaeffer, lui aussi compositeur, père de la musique concrète, écrira un solfège des objets musicaux, où trains et autres choses incongrues viendront élargir la palette d’un orchestre, qui n’en serait plus vraiment un, si ce n’est de haut-parleurs.

La musique, pouvait alors faire du bruit, et vice et versa, jusqu’aux courants indus, et même au-delà.

Fluxus fera du happening en cassant des instruments, pourtant musicalement nobles, piano compris.

Guitar Drag de Christian Marclay fera entendre la plainte déchirante d’une guitare trainée à l’arrière d’un pick-up, double référence aux happening fluxussiens, et autre pires atrocités racistes d’une population colonisatrice.

Un bruit de contestation à des époques où remettre en question était non seulement autorisé,  mais de mise.

Le bruit est-il le pendant, ou la contestation du beau son, pur, lisse, admis par la musicologie, l’organologie comme une norme esthétique quasi indéboulonnable ?

Le noisy  a t-il envahi les installations sonores, des concerts, et autres espaces où hurlent une horde de décibels assourdissants.

L’électricité, la synthèse sonore, ont-elle développé un courant bruitagène qui tenterait de se faire entendre, par dessus la rumeur de plus en plus puissante et chaotique de nos cités ?

Le bruit est-il (toujours) surenchère ?

Dans une époque où écologie (sonore) et anthropocène sont souvent convoqués, l’art des bruits préfigurait sans doute la conscience d’une forme de dérèglement naissant, de chaos en marche, où une fois lancée, la grande machine tonitruante serait difficile à canaliser, à contrôler, et au final à arrêter. Il s’agit là d’une hypothèse.

Lorsque Tinguely construisait ses machines aux mouvements spasmodiques et bruyants, jusqu’à l’hypothèse de leur auto-destruction,  nous étions encore dans une recherche de bruits mécaniques, peut-être métaphore d’une finitude à venir, comme les trompettes de Jéricho annonceraient une apocalypse écroulant les plus solides murs forteresses.

Les bruits qui courent, de plus en plus vite, au-delà de la rumeur, sont des avertisseurs de limites tolérables, comme d’ailleurs ceux qui disparaissent, laissant place à des silences grandissants dans les forêts profondes.

Il nous faudrait sans doute revenir à un art des bruits apaisés, nouveau manifeste pour une construction d’aménités audio paysagères, nouvelles musiques de bruissements, comme le Jean-Christophe de Romain Roland, chef-d’orchestre, dirigeait silencieusement les nuages par les vents interposés.

Mais dans une époque de fureurs et de bruits, faire machine-arrière, ou seulement stopper, limiter une fuite vers un avenir assourdissant  n’est pas, et ne sera pas chose simple.

Texte intégrale (français de « L’art des bruits » https://monoskop.org/images/0/07/Russolo_Luigi_L_Art_des_bruits_Manifeste_futuriste.pdf

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