La marche sonore, expérience sensible, artistique, écologique, et encore ?


La marche sonore, expérience sensible, artistique, écologique, et encore ?

Au début des années 80, j’ai rencontré une personne, Elie Tête , et une structure, Aciréne. qui m’ont véritablement appris à écouter, et entre autre à me promener dans divers espaces sonores, à construire des dispositifs pédagogiques pour partager ces expériences, et enfin à réfléchir sur la raison d’être, les finalités de ces pratiques.

A l’époque, nous étions très peu à expérimenter ces déambulations, souvent considérés comme de gentils excentriques faisant joujou avec nos oreilles.

Aujourd’hui, les propositions de balades sonores sont pléthores, pour le meilleur et pour le pire, s’appuyant sur différentes justifications, explications, propositions esthétiques, technologies, touristiques, artistiques, culturelles et sociales…

Continuant pour ma part à pratiquer très activement et à questionner ces marches sonores, je me pose aujourd’hui quelques questions,soulève des problématiques, tentant de placer le geste d’écoute à la fois dans une approche sensible, esthétique, artistique, mais agissant aussi comme un outil amenant à une pensée rationnelle, à une réflexion soulevant des questionnements entre expérience de terrain et construction intellectuelle.

Différentes problématiques émergent alors de ces cheminements d’écoute. J’en cite ici quelques unes, en ayant conscience des manques, des incomplétudes, des zones restant à explorer.

Ces approches ne sont pas forcément ici hiérarchisées, ni même classées selon telle ou telle thématique. Elles ne donnent pas non plus de réponses définitives aux questionnements, ces derniers étant souvent traités in situ, autour de différents cas de figures, modèles, en collaboration avec les spécialistes compétents.

L’émergence du paysage sonore. Le chemin n’existe pas dit Antonio Machado, c’est le promeneur qui le construit en marchant. Pas plus que le paysage sonore n’existe au départ, c’est l’écoutant qui le construit… en écoutant, et parfois en marchant. De l’expérience sensible à la construction du paysage sonore via l’écoute en marchant, il n’y a qu’un pas si j’ose dire.

De l’expériences physique, sensibles, à l’approche scientifique. On peut, avec des collaborations de spécialistes, mener des études épistémologiques, phénoménologiques, méthodiques, systémiques, neuro-perceptives, autours des postures d’écoutes déambulatoires, mais aussi de l’appropriation des espaces traversés, des productions artistiques, des aménagements… Comment une expérience sensible peut convoquer des démarches scientifiques rationnelles, pour entre autre chose justifier et démontrer les finalité du geste d’écoute en marche ? Par extension, quels sont les constituants d’un environnement sonore, comment s’agencent-ils, interagissent-ils pour montrer un environnement global, cohérent, en tous cas dans ses définitions ? Comment les perçoit-on, les analyse t-on ? Quelles méthodes et outils peut-on en déduire, notamment dans de gestes d’embellissement, d’aménagement, de création ?…

L’écoutant face à des expériences spatio-temporelles inouïes. La marche, ponctuée de points d’ouïe, place l’écoutant au cœur des sons, environné des multiples mouvements, apparitions/disparitions des sources sonores, et souvent dans un état d’hyper-réceptivité, d’hyper-sensibilité qui accroît la sensation d’être immergé dans une scène auriculaire à 360°.

Les technologies embarquées, mobiles, comme des extensions d’écoute, entre réalité augmentée et outils prospectifs. Audio guides, GPS et autres géolocalisations interactives proposent au promeneur des situations d’immersion ludiques, parfois didactiques. Le corps en mouvement se frotte à l’espace, entre réalité et fiction surajoutée. le choix de différents possibles modifie le cours du jeu, de l’exploration, et au final les sensations. Ces « prothèses technologiques » nous interconnectent à différents niveaux de l’espace, jouant sur des amplifications, des superpositions, des décalages et autres anachronismes, au risque même de couper le corps, l’oreille, les sens, d’un terrain pourtant intrinsèquement si riche.

La dimension sociale de l’homme sonore écouteur/producteur. L’homme est au centre de l’écoute, ou plutôt le plaçons nous ainsi lors d’une marche sonore. Ses actions se teintent, se précisent parfois de traces sonores résiduelles, de même signe-il lui-même son espace de sons conceptuels. Marcher dans un univers vivant, habité de sons et d’humains, avec les étroites relations qu’ils entretiennent, amène à poser des questions sur des formes de constructions sociales où les sons auraient grandement leurs mots à dire. Sons liés à des pratiques professionnelles, artistiques, communication orale, aménagements, savoirs-faire patrimoniaux contribuent à forger des ancrages auriculaires où la vie sociale transparaît nettement à l’oreille du promeneur écoutant.

L’approche kinesthésique des lieux. Marcher, essentiellement dans les espaces urbains, permet de sentir littéralement l’espace sonore sur son corps, les pressions acoustiques, les impressions d’espaces ouverts « aérés », ou plutôt refermés, intimes, parfois oppressants. Les passage d’une ambiance à l’autre, en fondus ou en ruptures, donnent à toucher du son par tous les pores de la peau. On ressent tout un univers vibratoire des véhicules de surface, métros, trains, qui animent le sol, les barrières, les grilles d’aération de frissonnements physiquement perceptibles, sans parler des signaux électro-magnétiques qui nous traversent pernicieusement car silencieusement.

L’approche synesthésique des lieux. L’écouteur en mouvement, bien que mettant en avant le sens de l’ouïe, perçoit son environnement par la vue, l’odorat, le toucher… Une mémoire des lieux associe souvent différentes sensations intimement mêlées. Entendant, ou plutôt réécoutant de mémoire un petit port portugais au retour de la pêche en fin d’après-midi, l’odeur des poissons fraîchement sortis de l’eau, mais aussi des sardines séchées, de saumures, des cuisines ouvertes sur la rue, des couleurs vives des bateaux de pêche, les cris et les chants, le frétillement des poissons dans les bacs, le roulis de la mer… s’agencent pour restituer un paysage multi sensoriel. Un son s’associe parfois à une densité, à une masse, à une forme, à une trajectoire, à une couleur, voire à une odeur. L’exemple d’une promenade écoute dans un port de pêche portugais me prouve à quel point la mémoire du lieu est construite et entretenue d’un enchevêtrement sensitif, même si je privilégie l’écoute, pour assoir ma démarche,  dans un effet de loupe auditive paysagère.

Un outil de représentation du territoire. Comment décrire, écrire et construire des marches, des errances, des mouvements/postures, des itinéraires, des trajectoires, établir des relevés, effectuer des états des lieux, et dresser des cartes sensibles. On touche ici à l’émergence d’une géographie sonore ou topophonie, aux modes d’interactions liant le lieu et ses sonorités propres, et vice et versa, aux procédés d’écriture représentatives, esthétiques, discursives, prospectives, modélisantes…

Le décalage esthétique, artistique interpellant le promeneur en le plaçant dans des situations d’émerveillement, d’enchantement, de réenchantement… Faire rêver le promeneur pour le plonger dans un quotidien réinventé, tel semble être un postulat, en tous cas pour moi, d’une promenade écoute, expériences à l’appui. Décaler la perception, redonner au trivial, au mille fois parcouru, traversé, une dimension ludique, poétique, poïétique, amenant à apprécier nos lieux de vie ou des sites inconnus, comme des espaces possédant et générant leurs propres musiques, ne serait-ce que l’instant d’une promenade, voire plus si affinité.

Article précédemment publié sur l’ancien blog Desartsonnants Le 9 juin 2013, modifié et corrigé le 14 Août 2014

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A propos Desartsonnants

Promeneur écoutant, paysagiste sonore, spécialiste des arts sonores, concepteur sonore, curator, conférencier
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2 commentaires pour La marche sonore, expérience sensible, artistique, écologique, et encore ?

  1. marccrunelle dit :

    bonjour,
    ce n’est pas un commentaire direct à votre texte, mais l’envie de vous faire partager ma dernière découverte d’un témoignage sonore: extrait du livre de Pierre Sensot:
    Le trolleybus exprime, quant à lui, la dissimulation de la ville. Il se manifeste sous une forme bizarre, imprévisible, insaisissable, tant il est hypocrite. Hypocrite, car on ne l’entend pas, il surprend, de dos, le piéton et surtout le cycliste. Nous avions l’impression qu’il continuait sa marche et il effectue un bond de côté (seul le cycliste le connaît vraiment parce qu’il pressent ses traîtrises et parce qu’il les redoute). Cette absence de bruits francs démasque, déjà, sa fourberie. Les objets doivent-ils donc résonner? Certes non: il existe des êtres de silence qui semblent se recueillir et méditer. […]
    Mais, dans la rue d’une ville, il ne s’agit pas de se taire pour surgir à l’improviste: rouler sans bruit, c’est manifester une volonté de dérobade. En outre l’oreille, une fois qu’elle a surmonté l’effet de surprise, découvre n bruit étouffé – trop organique pour être un signe sans importance. Nous arrivons à le déceler lorsqu’il freine, lorsqu’il démarre et aussi lorsqu’il ouvre ses portes, et encore dans le crissement de ses pneus qui ne semblent pas avoir toute la pression voulue. Son moteur ne ronronne pas, il s’esclaffe sournoisement; nous sentons qu’il doit fonctionner en vertu de ce principe qui permet aux portes de se détendre et de se rétracter dans un mouvement à vide. Nos pas, sur son plancher caoutchouté, crissent faussement. Nous serions plus sévère à l’égard de cette dissimulation sonore si nous la comparions à la franche résonnance du tramway.
    Or cette sournoiserie que nous avions déjà remarquée dans toutes ces sortes de bruits, apparaît à travers d’autres registres sensoriels. N’est-elle pas visible lorsque nous regardons ces deux fourches qui le condamnent à la fourberie dans la marche? Il s’avance comme obliquement, alors que sa course est droite. Il progresse presque latéralement et, cependant, il fuit fort mal l’obstacle. On a l’impression d’une dualité qui s’est transformée en duplicité. (Pierre Sansot, « Poétique de la ville », Petite Bibliothèque Payot, Paris, 2004, pp. 307-308)

    • Merci pour cette belle illustration/extension de Pierre Sansot. Un livre que je ne pourrais que recommander aux promeneurs urbains et dont nous avons d’ailleurs emprunté quelques passages en lecture lors d’une promenade urbaine !

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